Monthly Archives: July 2012

Amour d’Enfant de Louis Hémon

LE ROMAN AVANT 1914

   Moins solidement charpentées que son célèbre roman, mais délicates de lignes et d’accent, les nouvelles « londoniennes », écrites a une date difficile a déterminer, témoignent chez Louis HEMON d’une veine plus secrète, au charme attachant, particulièrement révélateur dans le récit qui donne son titre au recueil : La Belle que voila (1923).

— Deux vieux amis se retrouvent après des années, et l’un d’eux, RAQUET, fait a son camarade l’aveu d’une passion d’enfance pour une petite fille disparue, LIETTE. Cette confidence échappe a la mièvrerie et a La banalité par son accent de simplicité, d’émotion vraie et de délicate poésie.

 

       C’est alors que le souvenir de Liette m’est revenu; de Liette toute petite avec son grand chapeau de paille qui lui mettait de l’ombre sur les yeux; avec ses manières de souveraine tendre, jouant avec nous sur cette pelouse, de Liette grandie, femme, pleine de grâce douce, et conservant ce je ne sais quoi qui montrait qu’elle avait toujours son tour d’enfant. Et je me suis dit que j’avais aimé au moins une fois, et longtemps, et que tant que je pourrais me rappeler cela, il me resterait quelque chose.

       Elle m’appartenait autant qu’a n’importe quel autre, puisqu’elle était morte! Et je suis revenu sur mes pas, j’ai retrace le chemin de l’autrefois et ramassé tous les souvenirs qui fuyaient deja, tous mes souvenirs d’elle — mille petites choses qui feraient rire les gens, si j’en parlais — et je les passe en revue tous les soirs, quand je suis seul, de peur de rien oublier. Je me souviens presque de chaque geste et de chaque mot d’elle, du contact de sa main, de ses cheveux qu’un coup de vent m’avait rabattus sur la figure, de cette fois ou nous nous sommes regardés longtemps, de cet autre jour ou nous étions seuls et ou nous nous sommes raconté des histoires; de sa présence tout contre moi, et du son mystérieux de sa petite voix.

       Je rentre chez moi le soir; je m’assieds a ma table, la tête entre les mains; je répète son nom cinq ou six fois, et elle vient… Quelquefois, c’est la jeune fille que je vois, sa figure, ses yeux, cette façon qu’elle avait de dire: ” Bonjour”  d’une voix très basse, lentement, avec un sourire, en tendant la main… D’autres fois, c’est la petite fille, celle qui jouait avec nous dans ce jardin; celle qui faisait que l’on pressentait la vie une chose ensoleillée, magnifique, le monde une féerie glorieuse et douce, parce qu’elle était de ce monde-la, et qu’on lui donnait la main dans les rondes…

       Mais, petite fille ou jeune fille, des qu’elle est la, tout est changé. […] Parfois elle tarde a venir et une grande peur me prend. Je me dis: c’est fini! Je suis trop vieux; ma vie a été trop laide et trop dure, et il ne me reste plus rien. Je puis me souvenir encore d’elle, mais je ne la verrai plus…

       Alors je me prends la tête dans les mains, je ferme les yeux, et je me chante a moi-même les paroles de la vieille ronde:

                               Nous n’irons plus au bois,
                               Les lauriers sont coupés ;
                               La Belle que voila…

       Comme ils riraient les autres, s’ils m’entendaient! Mais la Belle que voila m’entend, et ne rit pas. Elle m’entend, et sort du passé magique, avec ma jeunesse dans ses petites mains.    

La Belle que voila (Grasset, éditeur).

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